Renaud Piazzetta, directeur de l’Institut Méditerranéen du Liège

Installé à Vivès dans les Pyrénées-Orientales, l’Institut Méditerranéen du Liège oeuvre sans relache pour le developpement des suberaies et la promotion du liège. Renaud Piazzetta, son directeur nous fait partager son expérience et ses larges connaissances de la filière liège française.

Planète Liège: Rappelez nous les objectifs de l’IML ?
Renaud Piazzeta: L’Institut Méditerranéen du Liège a été créé en 1993 à l’initiative des propriétaires de suberaies des Pyrénées-Orientales, parmi lesquels Jacques Arnaudiès, qui en est aujourd’hui encore son président. Nos objectifs sont la défense et la promotion du liège et de ses utilisations, notamment par la réalisation d’études techniques sur le liège et la suberaie, et par la valorisation économique des produits qui en sont issus. Ces actions se déclinent à trois niveaux : localement en animant la filière liège des Pyrénées-Orientales, à l’échelon interrégional en servant de relais entre les différentes régions françaises productrices de liège (PACA, Corse, Languedoc-Roussillon et Aquitaine), et enfin plus largement en représentant les subériculteurs français lors de manifestations à l’étranger.

PL: Quelles sont les actions concrètes qui ont été menées depuis la création de l’IML ? Et quelles sont celles dont vous êtes le plus fier ?
RP: La liste est longue, mais comment ne pas citer l’organisation de VIVEXPO, manifestation sur le liège et la forêt méditerranéenne, qui réunit tous les 2 ans à Vivès dans les Pyrénées-Orientales les plus grands experts internationaux du liège, qui viennent des différents pays producteurs pour débattre autour d’un thème d’actualité concernant la filière, le dernier étant en 2010 le “Chêne-liège et le changement climatique.”
Une des grandes réussites de ces dernières années est également la constitution d’une association de regroupement foncier, l’ASGF de la Suberaie Catalane, dont je m’occupe avec Jérôme Louvet, expert forestier, et qui a permis depuis sa création en 2002 de mobiliser plus de 400 000 € de financements publics pour la rénovation des suberaies, ce qui s’est traduit sur le terrain par près de 500 ha de suberaies réhabilitées, et environ 200 tonnes de liège commercialisées.
Enfin plus récemment, j’ai été en charge du pilotage du groupe de travail chargé d’établir le cahier des charges d’exploitation du liège dans le cadre de PEFC, label de gestion durable des forêts internationalement reconnu. Ce document, validé en 2010, permet désormais aux subériculteurs français disposant d’un document de gestion durable d’adhérer à PEFC et de commercialiser leur liège sous ce label, ce qui nous l’espérons constituera un atout face aux produits alternatifs qui ne bénéficient pas des mêmes atouts environnementaux. Ainsi, le liège mis en marché depuis l’année dernière par l’ASLGF de la Suberaie Catalane bénéficie bien entendu de cette écocertification, aboutissant à la première fabrication de bouchons certifiés PEFC.

PL: Quelle est la place de la France dans le marché mondial du liège ?
RP: La France est aujourd’hui un grand pays viticole comme tout le monde le sait, mais un tout petit pays subéricole face aux géants que sont le Portugal, l’Espagne, ou encore le Maroc. Cependant, il n’en a pas toujours été ainsi, notamment aux XVIIIe et XIXe siècles, où des régions comme l’Aquitaine ou le Roussillon exportaient quantité de liège vers l’étranger, et plus encore par la suite avec la mise en exploitation des suberaies des protectorats et colonies françaises d’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie). Cette situation est révolue, mais la France est donc dotée d’un riche passé subéricole, qui se traduit aujourd’hui encore par la présence de marques de bouchons prestigieuses sur notre territoire, et par la riche bibliographie francophone sur le liège et ses utilisations.
Aujourd’hui, on estime que la France abrite environ 4 % des superficies mondiales de suberaies, ce qui représente tout de même près de 100 000 ha, pour à peine plus d’1 % de la production mondiale de liège. Ce qui en fait une activité d’autant plus important à préserver et à développer, pourvu que le liège développe ses utilisations.

PL: Où va la production française ? Bouchons ou isolation ? France ou étranger ?
RP: La production française est essentiellement destinée à l’industrie bouchonnière. La quasi totalité du liège français part à l’étranger (Catalogne espagnole pour le liège du Roussillon, Sardaigne italienne pour les lièges de Corse et du Var), mais il existe également une valorisation locale dans la fabrication de produits en liège agglomérés, en Aquitaine et dans le Var notamment, mais qui concerne des volumes beaucoup plus faibles. Concernant l’isolation, il n’existe aujourd’hui en France malheureusement plus aucun fabricant de liège isolant, le fameux “aggloméré noir” aussi appelé “expansé pur.” C’est un constat que nous regrettons, nous forestiers, car cette filière est la plus à même d’écouler les lièges de basse qualité, qui ne peuvent pas aller vers l’industrie bouchonnière. Il s’agit pourtant d’un matériau écologique qui bénéficie de qualités techniques et environnementales inégalées, qui trouve avantageusement sa place dans les projets d’écoconstructions et dans les démarches d’économie d’énergie et de séquestration de carbone.

PL: Quels sont les principaux atouts des liègeurs français ? Et leurs difficultés ?
RP: Le principal atout est d’ordre purement physiologique. De par des conditions climatiques et environnementales qui sont souvent sensiblement différentes chez nous de celles des autres pays producteurs -la France constituant la limite Nord de la répartition naturelle du chêne-liège- le liège de nos forêts possède des caractéristiques particulières. Il pousse par exemple plus lentement que dans le Sud-Ouest de la Péninsule Ibérique, où le liège est récolté tous les 9 ans, alors que dans les montagnes du Var ou des Pyrénées-Orientales il faut attendre pas moins de 12, 14, voire 15 ans entre deux récoltes. Ainsi, à épaisseur égale, un liège français sera généralement plus « veiné » qu’un liège marocain ou andalou, ce qui est une caractéristique recherchée pour la fabrication de bouchons destinés aux vins de longue garde.
En contrepartie, la rentabilité des suberaies est de ce fait plus faible (le délais est plus long entre deux récoltes) et surtout le subériculteur français doit faire face à des coûts de main d’œuvre bien plus importants que dans ses pays voisins. Les suberaies françaises, appartenant très majoritairement à des propriétaires privés, subissent également un morcellement imposé par la succession des partages au fil des générations, ce qui rend d’autant plus compliquée la constitution d’unités de gestion de taille suffisante pour effectuer des économies d’échelle, d’où la constitution d’associations de regroupement de propriétaires telles que l’ASLGF. Finalement, l’exploitation du liège ne peut en aucun cas se suffire à elle même pour générer un revenu suffisant permettant d’en vivre. En revanche, il peut s’agir d’un revenu d’appoint, qui sera volontiers réinjecté en forêt par le propriétaire afin de réaliser des travaux d’entretien et de régénération, d’autant plus que les propriétaires forestiers sont souvent des retraités disposant de faibles capacités d’autofinancement. C’est ce cercle vertueux que nous nous efforçons de maintenir et de développer, sans quoi nous aurions vite fait de rentrer dans une dynamique d’abandon, aboutissant inexorablement à l’embroussaillement des forêts, à la dégradation de la qualité du liège, et, finalement, à en faire la proie des flammes qui sont la principale menace pesant sur nos forêts. Les grands incendies des Pyrénées-Orientales en 1976, ou plus près de nous du Var en 2003 sont là pour en témoigner.

PL: Certains affirment – à tort- que le liège va manquer, qu’avez vous à leur répondre ?
RP: Il s’agit de l’affirmation la plus traditionnellement colportée par les promoteurs des systèmes de bouchages dits « alternatifs », qui justifierait d’après eux le remplacement du liège par le plastique ou l’aluminium. Cet argument est bien entendu faux, mais il s’appuie sur l’image, très forte auprès du grand public, des forêts tropicales et équatoriales, qui elles subissent de graves problèmes de déforestation. Rien de tel pour les forêts européennes, et a fortiori les suberaies, et ce pour plusieurs raisons.
Premièrement, la récolte du liège se fait sans abattre l’arbre. On peut au en effet pratiquer plus d’une douzaine de récolte dans la vie d’un chêne-liège, ce qui nous amène a avoir des cycles de régénération de plus de 150 ans. Ce temps très long permet à la régénération de s’installer naturellement à partir des glands, dans le cas des peuplements forestiers, ou bien dans le cas des peuplements de montado ou dedehesa de la péninsule ibérique, au subériculteur d’anticiper la fin d’exploitabilité des arbres en engageant des démarches de régénération artificielle (plantation). Ainsi dans des régions victimes de déprise agricole ou viticole (comme le pourtour méditerranéen français), le chêne-liège a tendance à conquérir naturellement de nouveaux terrains, la nature ayant horreur du vide. En Espagne et au Portugal, ce sont plus de 100 000 ha de suberaies qui ont été plantés dans les années 1980, et qui vont donc arriver prochainement en production.
Deuxièmement, le chêne-liège a la formidable capacité de résister aux incendies de forêts. Certes, quand une suberaie brûle, la récolte est perdue car le liège est dégradé, mais l’arbre survit et reconstitue son feuillage en quelques mois. Là où bien des gens pensaient que les gigantesques incendies ayant touché le Portugal allaient avoir un impact sur la production de liège, il n’en a rien été. Et les chiffres du dernier Inventaire Forestier du Portugal le prouvent : en 2006, soit 3 ans après les feux, alors que les superficies boisées de pins maritimes et d’eucalyptus avaient régressées respectivement de 27 et 4 % par rapport au précédent inventaire datant de 1998, la surface des suberaies avait elle augmentée de 3 %, devenant avec 736 700 ha la première essence forestière du pays !
Enfin, il faut savoir qu’aujourd’hui, d’après la plupart des experts du secteur du liège, il y aurait approximativement possibilité de produire 2 fois plus de liège que ce qui est actuellement utilisé par l’industrie. D’énormes superficies de suberaies ne sont même pas encore en production au Maghreb ou même en France. L’heure n’est donc pas à l’économie du liège et au rationnement, mais bien au contraire à la recherche de nouveaux débouchés afin de trouver une destination à tous les lièges non utilisés.

PL: Quel message souhaiteriez vous faire passer au grand public concernant le liège ?
RP: Finalement, le meilleur moyen de faire du bien au liège, c’est d’en consommer. Car en effet, ce qui est le plus grave dans les allégations des industriels du plastique et de l’aluminium, c’est que c’est justement l’abandon de l’utilisation du liège dans le secteur bouchonnier, dont la filière est absolument dépendante à l’heure actuelle en termes de valeur financière, qui pourrait sonner le glas des suberaies, forêts souvent plantées et entretenues dans l’unique but de production de liège. Tout comme un viticulteur ne continuerait pas à entretenir sa vigne et a fortiori à en planter s’il n’arrivait pas à vendre son vin, le subériculteur et les pouvoirs publics ne pourront pas investir à fonds perdus dans des forêts qui ne génèrent aucun revenu ni aucune activité économique. Il ne s’agit pas d’une discours volontairement alarmiste mais d’une triste réalité, qui amène une situation d’ores et déjà particulièrement préoccupante pour certains petits propriétaires, qui sont dans l’incapacité de vendre leur récolte, faute de marché pour de très petits volumes.
Je crois beaucoup également au développement du liège dans le bâtiment, que ce soit pour les revêtements de sol ou muraux, et surtout pour l’isolation. Dans un contexte de recherche d’économie d’énergie, le liège est un isolant sain et naturel qui en plus d’une efficacité phonique et thermique de tout premier ordre, offre une durabilité inégalable. C’est en demandant du liège auprès des fournisseurs de matériaux de construction et des artisans que, petit à petit, le grand public peut amener ces filières à se développer. De même, il faut que l’amateur de vin exige des bouteilles bouchées avec du liège ; il est d’ailleurs impensable qu’à l’heure actuelle on refuse encore au consommateur ce droit fondamental qu’est la possibilité de choisir sa bouteille en fonction du type de bouchage, car cette information n’apparaît pas sur l’étiquette en tant que mention obligatoire. En ce sens, l’initiative des professionnels du liège en faveur de la mise en place d’un « macaron liège » est à saluer, mais il faudrait pour en démultiplier l’efficacité que cette dernière soit généralisée.

PL: Au cœur de votre mission, il y a aussi la transmission d’un savoir faire ancestral, comment le faire perdurer ?
RP: En assurant la persistance de l’utilisation du liège et donc de sa production ; si on continue à avoir besoin de liège, il faudra continuer à l’exploiter. Pour cela, il faut non seulement former des ouvriers forestiers qualifiés dans l’exploitation du liège, mais aussi aller plus loin en faisant évoluer les pratiques d’exploitation.
En 2006, j’ai ainsi eu l’opportunité de former une équipe de leveurs de liège dans les Landes, une région où toute activité subéricole avait pour ainsi dire disparu depuis près de 50 ans. Depuis, cette équipe exploite tous les ans les suberaies locales pour le compte de l’association le Liège Gascon, production qui est utilisée en circuit court par les industriels de cette région.
Nous organisons aussi régulièrement des démonstrations d’écorçage afin de sensibiliser les professionnels et le grand public à cette activité particulièrement singulière, qui ne se trouve pas ailleurs.
En parallèle, nous sommes à l’affut des nouveautés émergeantes dans le domaine de la récolte, qui ont vu apparaître depuis une dizaine d’années plusieurs appareils de mécanisation, qui tardent à s’imposer mais qui sont en perpétuelle évolution et amélioration. Des collègues espagnols ont ainsi développé une machine à écorcer qui, quand elle sera diffusée, viendra considérablement simplifier la tache du leveur de liège, qui jusqu’à présent travaille à la hache, selon des méthodes inchangées depuis plusieurs siècles. Pour moi cependant, les deux pratiques –récolte à la hache et mécanisée– continueront à coexister encore longtemps.

PL: Le liège, un matériau d’avenir ?
RP: Oui certainement. Par son caractère naturel et écologique tout d’abord, mais aussi par ses qualités techniques intrinsèques. Je l’ai déjà dit plus haut, mais l’utilisation du liège dans le bâtiment, sous ses diverses formes, présente des perspectives intéressantes. Ce n’est pas un hasard si le Portugal a décidé de le mettre en avant à l’occasion de l’exposition universelle de Shanghai l’année dernière. Le secteur du bouchage a également considérablement évolué ces 15 dernières années, et il n’y a pas de raison que cette évolution ne se poursuive pas. Toujours dans le domaine du bouchage, l’attachement du public envers le liège, même dans des pays qui n’ont pas la même tradition viticole que la nôtre, est pour moi un signe fort sur lequel il faut capitaliser.

PL: Pour conclure, le liège en 3 mots ?
Naturel, performant, passionnant.

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Institut Meditérranéen du Liège